Intelligence artificielle et chocolat, deux termes qui semblent bien éloignés l’un de l’autre. Pourtant la frénésie autour de l’intelligence artificielle pourrait donner des idées aux professionnels du chocolat : nouvelles recettes, variétés de cacao inconnues, packaging innovant… Tout semble à portée de main. Rêvons un peu et imaginons que l’intelligence artificielle (IA) serve à faire du chocolat plus éthique, plus durable. Vaudrait-il alors la peine d’utiliser cet outil ? Probablement pas et je vais vous expliquer pourquoi.
Qu’est-ce que l’intelligence artificielle et sait-elle faire du chocolat ?
Pour être plus exact, il faudrait parler des intelligence artificielles. Les ingénieurs développent chaque IA pour réaliser une tâche spécifique. Générer une image, répondre à des questions écrites, conduire une voiture, découvrir un nouveau médicament, etc. Pour y parvenir, l’outil développé est entraîné avec une base de données spécifique contenant de très nombreux exemples. Le but est de pouvoir reproduire un mécanisme. Par exemple, à l’écrit, une phrase qui commence par « Je » aura très vraisemblablement un verbe conjugué à la première personne comme deuxième mot.
Malgré ces prouesses, en l’état, aucune intelligence artificielle ne sait faire du chocolat. Des outils peuvent tout au plus proposer une recette pour le faire ou gérer les réglages des installations industrielles qui produisent du chocolat. C’est déjà pas mal, mais loin de suffire pour réaliser une tablette à partir d’un cacaoyer. Le processus complet implique trop de savoir-faire différents. Agronomie, récolte, fermentation, séchage, transport, torréfaction, broyage, conchage, tempérage, emballage, vente…

Et pour du chocolat éthique et durable?
Si ces technologies sont efficaces par domaine, il serait potentiellement intéressant de les utiliser pour élaborer du chocolat plus éthique, plus durable. Si l’intention est louable et le processus pour y parvenir pas complètement irréaliste — bien qu’ardu —, le problème est ailleurs. Le fonctionnement même des intelligence artificielle implique que les conditions ne sont pas réunies pour qu’une telle démarche soit couronnée de succès.
En effet, pour fonctionner, les outils à base d’intelligence artificielle doivent être entraînés. Les bases de données servant à cet entraînement posent problème, car elles comportent des biais. Prenons pour exemple Chat GPT, les ingénieurs ont fourni à cette intelligence artificielle dite conversationnelle une quantité phénoménale de textes puisés d’internet. Plus de 15 millions de sites écumés au total. Ces sources sont-elles fiables ? Difficile de le savoir a priori sans connaître déjà soi-même les réponses. Pour y voir plus clair, j’ai analysé cette base de données sous l’angle du chocolat. Les résultats sont révélateurs.
La liste chocolatée de Chat GPT
Dans un de ses articles, le Washington Post propose une interface pour rechercher les sites utilisés pour entraîner Chat GPT. Le journal fourni également leur importance relative en nombre dit de « token », ainsi que leur classement. Le catalogue date de 2021 et est essentiellement anglophone. Les 15 millions de références ont donc des limites. Mais c’est en cherchant des sites particuliers que le contenu révèle ses biais.

En plus d’être dans le premier demi-million de site en terme de classement — voire même dans les premiers 40’000 pour Cargill —, ces sites cumulent plus de 560’000 « token » d’influence. La comparaison avec des sites indépendants ou plus axés durabilité et éthique est frappante :

En plus de leur classement moins bon, ces sites cumulent à peine plus de 200’000 « token » d’influence, soit presque trois fois moins. Sans compter le nombre de pages de ces sites, certainement bien plus riche chez les industriels, qui disposent de bien plus de moyens pour créer du contenu. De même, les plus pointilleux argueront, à raison, que Rainforest Alliance et l’International Cocoa Initiative sont financées en partie par ces mêmes industriels. Pire, un acteur indépendant comme l’association qui réalise le baromètre du cacao n’est même pas présent dans le corpus de cette IA. Les biais sont donc bien présents et ce à la racine même de l’outil.
Le chocolat de l’intelligence artificielle est biaisé
Compte tenu des ressources à disposition, l’IA semble devoir encore souffrir longtemps d’un biais en matière de chocolat équitable. D’une part, sur internet les sources manquent singulièrement de diversité. D’autre part, les financements limités des organisations défendant une filière du cacao plus éthique et durable rend peu probable un projet débarrassé de ces biais. Moralité, méfiez-vous des réponses de Chat GPT et cherchez vous-même l’information. Quant à la question de savoir comment choisir son chocolat de façon éthique, j’y ai consacré tout un article qui pourra vous aider.
A titre personnel, si je devais voir une IA dédiée au chocolat, je m’en méfierai a priori. Compte tenu des moyens nécessaires actuellement pour développer un outil efficace, ce dernier serait surtout créé pour répondre à une exigence commerciale. Quant à cet article, il a été rédigé sans IA. Les deux images d’illustrations ont été générées par ces outils pour illustrer les limites de l’exercice.