Nestlé, Cailler ou encore Lindt sont les noms associés au chocolat en Suisse. Pourtant, l’invention du chocolat au lait, emblème par excellence du chocolat helvétique, n’a été réalisée par aucun d’eux. Le mérite revient à Daniel Peter. Une invention qui fête (plus ou moins) ses 150 ans en 2025.
Tout commence avec une intuition. Fabricant de chandelles à Vevey, Daniel Peter comprend rapidement que l’arrivée de l’éclairage au gaz signe le déclin de son entreprise. Marié à la fille d’un certain Cailler, il voit le potentiel du chocolat au lait, emblème suisse. Sauf que ce produit populaire reste une boisson, ce qui complique sa commercialisation à plus grande échelle. En effet, à l’époque, le lait ne peut se consommer que frais.

Chocolat au lait suisse, une invention américaine ?
C’est grâce à un Américain, Gail Borden, que le Suisse Daniel Peter pourra rendre le chocolat au lait commercialisable à grande échelle en le rendant portionnable et transportable. En effet, peu de temps avant les essais de Peter, l’Américain invente le lait condensé. Ce procédé permet enfin de conserver le lait plus longtemps. Le produit gagne rapidement en popularité et différentes fabriques sont construites à travers le monde, dont en Suisse.
En Suisse, Peter flaire le potentiel du produit et commence par utiliser le lait condensé pour créer une pâte de cacao au lait. Puis, à force d’expérimentations, en 1885, il parvient à créer une poudre de lait qu’il arrive à incorporer au cacao. En y ajoutant du sucre pour équilibrer l’amertume du cacao, ainsi que du sel et du bicarbonate, il crée des disques solides. Le chocolat au lait en tablette est né, sauf qu’il s’appelle alors « croquettes ».
Le succès sera fulgurant. De quelques employés en 1890, la fabrique grandit à plus de 1’000 personnes dix ans plus tard. Cette réussite s’appuie sur un sens des affaires aigu. Effectivement, Peter, dépose les marques de ses chocolats, dont le Gala Peter, qui remplace les fameuses croquettes. Grâce à un marketing ciblant les touristes à qui il présente ses créations comme typiquement suisses, il développe rapidement son commerce.
Mais la concurrence est rude. Entre employés qui vendent ses secrets de fabrication et le développement des autres fabricants de chocolat, il finit par s’associer aux autres noms du chocolat « classique ». D’abord Kohler, puis Cailler. Finalement, la crise de 1929, ramènera le conglomérat dans l’escarcelle de Nestlé. Le chocolat Gala sera commercialisé sous ce nom jusque dans les années 80.
Qui est l’inventeur ?
Cette histoire truffée de rebondissements a connu un épisode plus récent, en 2016. Ainsi, un M. Peter sans liens directs avec l’inventeur original dépose à nouveau la marque Peter en lien avec le chocolat. Fort de son droit, il décide d’attaquer en justice Cailler et Nestlé lorsque ceux-ci se vantent (abusivement) dans une publicité d’être à l’origine de l’invention du chocolat au lait.
Réponse de la multinationale : en mariant une fille Cailler, Daniel Peter faisait partie du clan. Donc, dire qu’un « Cailler » a inventé le chocolat au lait n’est autre qu’une approche inclusive… Comme quoi, les faits alternatifs ne sont pas l’apanage des politiciens. Cet épisode juridique sur la paternité de l’invention du chocolat au lait révèle surtout la force du chocolat suisse : un positionnement commercial acharné pour ne pas dire agressif. Une tendance qui perdure encore à nos jours. Et ce malgré le fait que le chocolat industriel associé à la Suisse est de moins en moins produit dans le pays, voir avec de moins en moins de lait helvétique au profit de lait « alpin », ce qui inclut par exemple la Slovénie.

Renouveau des inventions chocolatées suisses
Au final, deux éléments font la force et la réputation de l’invention du chocolat au lait suisse. D’une part, la valorisation d’un produit associé au folklore alpin, le lait, et d’autre part, l’innovation technique qui permet de partager ses vertus avec le plus grand nombre. Rien de très mystérieux et pourtant, le concept résonne avec le mouvement actuel du bean-to-bar qui tend à revenir aux ingrédients simples, dont le lait suisse.
Aujourd’hui, la Suisse est à la traîne au sein du mouvement bean-to-bar. De nombreux chocolats helvétiques sont très (trop?) classiques. Toutefois, un renouveau potentiel pourrait se matérialiser en renouant avec l’innovation technologique. En effet, plusieurs institutions scientifiques travaillent de concert avec des entreprises pour créer de nouveaux produits. Et les idées ne manquent pas. Alternatives locales au cacao ou extraction des arômes du cacao avec de l’eau plutôt que par torréfaction.
Reste cette question lancinante: la suissitude du chocolat réside-t-elle dans un savoir-faire artisanal comme le prétend la publicité ou plutôt dans une industrie redoutable de créativité pour inventer des produits au succès mondial ? A vous de juger.